Le coeur serré… par tant de générations brutalisées :/

par | Jan 11, 2021 | Le Blog | 3 commentaires

Il est bientôt 22h et je suis fatiguée mais l’envie – ou devrais-je dire le besoin – de prendre mon clavier est trop forte pour que j’aille me coucher. Ma tête déborde des récits de tous ces enfants brutalisés depuis l’Antiquité…

Je prépare actuellement un module de formation sur le thème « repenser la relation adulte-enfant dans l’éducation » et à cette occasion, j’ai décidé de me (re)plonger dans l’histoire de la violence éducative (ordinaire). 

Il y a 10 ans, alors que j’écumais le rayon éducation de la bibliothèque municipale, je découvrais le livre « C’est pour ton bien », écrit par Alice Miller.

La lecture de ce livre m’avait alors confortée dans mon souhait d’aider mes deux filles encore toutes jeunes à grandir dans un climat aimant et bienveillant. En effet, Alice Miller dénonce dans ce livre les méfaits de l’éducation traditionnelle, qui a pour but de briser la volonté de l’enfant pour en faire un être docile et obéissant. Elle montre comment les enfants battus battront à leur tour, les menacés menaceront, les humiliés humilieront. J’ai continué à m’intéresser à la violence éducative ordinaire, à tout ce que je pouvais faire pour ne pas tomber dans ce piège tendu de génération en génération.

Aujourd’hui, en reprenant le fil de la violence éducative – tant dans le milieu « scolaire » que dans la sphère familiale – j’ai le coeur qui se serre à nouveau en voyant défiler devant mes yeux des générations d’enfants morts sous les coups, tués ou affaiblis psychiquement par les abus de toutes sortes dont ils ont été victimes depuis des millénaires.

Des violences communes à toutes les civilisations (ou presque)

 

Les écrits les plus anciens (Sumer en -3000 avant J.C, Egypte, Chine…) évoquent ces violences faites aux enfants et aucune civilisation ne semble y avoir échappé. Pour Olivier Maurel, il est très probable que les violences éducatives aient fait leur apparition lors d’un changement majeur : le passage du nomadisme des chasseurs-cueilleurs à la sédentarité liée à la pratique de l’agriculture et de l’élevage (cf. « La violence éducative : un trou noir dans les sciences humaines »). Et par conséquent des naissances plus rapprochées pouvant entraîner une jalousie de l’aîné vis à vis de ce bébé qui lui « enlève » sa maman alors qu’il n’est pas encore autonome ou encore la mise en place de sociétés avec des structures plus hiérarchisées entrant en guerre et qui se donneront pour mission d’endurcir les enfants pour les préparer à cette lutte pour l’intégrité du territoire, le pouvoir ou tout simplement la survie.  

La quasi-totalité de l’humanité a ainsi été conditionnée à la violence à l’exception de quelques peuples vivant encore aujourd’hui en « chasseurs-cueilleurs » et qui vivent de manière relativement pacifiste.

 

Des violences qui se perpétuent depuis des millénaires

La Grèce antique prône l’utilisation des châtiments, à l’image d’Aristote (384-322 av. J.-C.) qui pense que l’éducation doit être « accompagnée de douleur » et que l’enfant qui a un comportement indésirable doit être « déshonoré et battu ». On connaît également fort bien la position de la Rome antique et du fameux « Pater familias » omnipotent qui, même s’il ne détenait plus ses pouvoirs antiques, figurait encore comme une référence dans mes cours de droit à la fin du XXème siècle..

La religion chrétienne a elle aussi joué un rôle de catalyseur de la violence éducative, alors même que la Bible nous dit que Jésus considérait pourtant que les enfants étaient des modèles et qu’il convenait de nourrir amour et respect à leur encontre. Ce n’est toutefois pas ce que les proverbes bibliques ont retranscrit , à l’instar du proverbe disposant que « la folie est ancrée au coeur de l’enfant, le fouet bien appliqué l’en délivre. » La Réforme protestante a remis au goût du jour avec force ces proverbes au XVIème siècle. Dans la chrétienté, le châtiment n’était pas une simple punition mais bien une nécessité pour éduquer convenablement l’enfant, considéré comme mauvais par nature.

La violence éducative n’était pas l’apanage de certaines classes ; elle était présente et pratiquée à tous les niveaux de l’échelle sociale à commencer par la Royauté. En témoignent le déchaînement de violence d’Henri IV sur son fils, le futur Louis XIII ou encore le fait que l’on ait coutume de dire, sous le règne de Louis XIV, qu’ « un père doit châtier ses enfants tandis qu’un maître châtie ses écoliers ».

Sous l’impulsion de quelques théoriciens de l’éducation italiens, des auteurs ont commencé à critiquer les châtiments corporels à la Renaissance, comme Montaigne par exemple. Mais ce n’est réellement que pendant la seconde moitié du XIXème siècle que la littérature met ouvertement à jour la violence dont sont victimes les enfants : tout d’abord du fait de leur maître, de leur marâtre ou encore de leurs parents adoptifs (comme Cosette dans les Misérables) puis de leurs parents avec « L’enfant » de Julie Vallès (1879). Oeuvres que beaucoup d’entre nous ont eu entre les mains sur les bancs de l’école sans pour autant que l’on nous sensibilise sur la violence ordinaire dont notre génération était encore souvent victime.

Une légitimation du « droit de correction »

Si le statut de l’Université de F. Guizot prévoit en 1834 que « les élèves ne pourront jamais être frappés », c’est en 1887 qu’un règlement interdira les châtiments corporels dans le milieu scolaire. Avec un succès pus que mitigé, ces châtiments s’étant allègrement poursuivis pendant plus d’un siècle sous couvert de « droit de correction » reconnu par la Justice Française (par la Cour de Cassation en 1889 mais encore invoqué par une Cour d’Appel en 1982, qui a donné tort à des parents portant plainte contre un instituteur…).

Ce « droit de correction » a perduré (voire perdure encore) dans bien des pays au profit des parents ou responsables légaux des parents.

Une évolution lente vers l’interdiction de la « violence éducative ordinaire »

La Convention Internationale des Droits de l’Enfants, adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies le 20 novembre 1989 demandera enfin à tous les Etats, en son article 19, de protéger l’enfant « contre toute forme de violence ». Le Comité des Droits de l’enfants demandera la suppression des châtiments corporels les plus courants (fessée, gifles, tapes) puis de tout traitement brutal, blessant, grossier, de toute humiliation ou exploitation des enfants.

Si certains pays précurseurs n’avaient pas attendu la convention pour interdire la violence éducative comme l’a fait la Suède il y a déjà 40 ans, d’autres ont mis beaucoup de temps à légiférer contre la violence éducation ordinaire, comme la France… qui a interdit la VEO et le « droit de correction » par une loi du 10 juillet 2019. Et encore, de manière imparfaite en l’absence d’arsenal pénal permettant de rendre pleinement effectives ces dispositions.

 

Quelle Histoire… tant de vies marquées par la violence depuis des millénaires.

Mais alors que l’écriture de ce billet touche à sa fin, mon coeur se desserre et je sais que je suis à ma place, aujourd’hui, dans notre société et dans notre monde pour faire évoluer, à mon échelle, le regard que l’adulte porte sur l’enfant et la relation qu’il veut tisser avec lui.

C’est avec le coeur un peu plus léger que je peux désormais aller me coucher…

 

3 Commentaires

  1. Florianne

    Bonjour Céline, merci pour ton blog ! Je partage tes idées, pourrions nous échanger ? Je me forme à la Psychopédagogie positive ! Je rêve d’une école démocratique. A bientôt ? Florianne (77170)

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    • celinefl

      Bonjour Florianne,
      Avec plaisir pour échanger ensemble.

  2. Caroline

    Triste rétrospective…on comprend mieux comment des comportements peuvent s installer dans la durée…homage envers ces autres regards!je me souviens combien celui de Françoise Dolto pouvait etre taxé de laxisme..avant d être reconnu et partagé. »on connaît le degre de civilisation d un peuple a la manière dont il traite les animaux » disait Gandhi..adapter cette citation aux enfants me paraîtrait censé.

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